01/11/2007 09:44:44

La vie de jeune chercheuse

Krazy Kitty est une jeune chercheuse en informatique. En exclusivité pour les lecteurs de ce blog, elle a accepté de répondre à quelques questions. Découvrez donc avec elle la vie de doctorante.

Note : un doctorant, c'est quelqu'un qui prépare un doctorat ; en langage courant, on dit qu'il prépare une thèse, sous-entendu thèse de doctorat, qui conclue le doctorat, et donc que c'est un thésard.


Bonjour Krazy Kitty. Pour les lecteurs qui ne te connaissent pas, pourrais-tu nous dire qui tu es ?

Une jeune femme brillante (bien sûr), belle (évidemment), sympathique, et pleine d'humour (et de modestie) partie baluchon sur l'épaule (par baluchon, je veux dire 35 kilos de bagages plus un alto) faire sa thèse et par là même gagner sa croûte aux États-Unis.

Et qu'est-ce qui a bien pu t'amener là-bas ?

Après le bac, je suis entrée en classes prépas (MPSI puis MP), avec 5/2, [c'est-à-dire redoublement de la deuxième année] histoire d'avoir une école moins "ingénieur" et plus "doctorale et informatique" que Centrale Lyon. Ce fut l'ENST (Télécom) Bretagne, avec un horrible semestre d'échange Erasmus passé à mourir d'ennui à Copenhague, et un master (génie logiciel et méthodes formelles, bien fourre-tout) en parallèle avec la troisième année, suivi (ou composé) d'une introduction brutale à l'intelligence artificielle et à la bio-informatique par le biais du seul stage intéressant que j'avais trouvé, au laboratoire de bio-informatique de l'école des Mines de Paris, à Fontainebleau. A la recherche d'une thèse et d'un financement, les deux simultanés de préférence, j'ai fini par échouer à l'UCI (Irvine, Californie) après une interview téléphonique commencée en ces termes : ``There is no problem with money, so let's talk about research`` (il n'y a pas de problème d'argent, alors parlons de la recherche).

Quand as-tu décidé de faire de la recherche ?

Je ne me rappelle plus exactement, mais je me souviens d'avoir souvent passé le temps en seconde en regardant les "fiches-métier" sur la recherche du CDI de mon lycée. (Un CDI, c'est un centre de documentation et d'information, au cas où ça aurait changé de nom depuis que j'ai eu mon bac, il y a huit ans).

Et tes recherches, elles parlent de quoi ?

En très gros, de taper sur des petites molécules toute la journée. En un peu plus détaillé, de trouver un moyen (ou des moyens) de faire apprendre à un ordinateur à prédire certaines propriétés d'une molécule (comme : inhibe-t-elle le VIH ou non, quelle est sa solubilité, est-elle toxique, à quelle température fond-elle, quel est l'âge du capitaine ?). Ça consiste à utiliser des modèles mathématiques basés sur l'idée générale de "si deux molécules se ressemblent, elles ont des propriétés semblables", et surtout à modéliser les dites molécules pour définir ce que ça veut dire, qu'elles se ressemblent. Il y a un article un peu plus détaillé sur le sujet sur mon blog

Passons aux questions qui intéressent tout le monde. Tu es payée combien ? Et en Californie, ça te permet de vivre dans quelles conditions ?

Je suis payée à mi-temps, soit 20h/semaine aux États-Unis, et je travaille évidemment bien plus que ça, mais telle est la règle. En ce moment, ça équivaut à $1243.37 par mois, net d'impôts. Ça me permet de vivre en collocation dans une résidence étudiante (mais spacieuse), de façon assez correcte, surtout sans avoir de voiture (ni donc d'assurance à payer - je paye l'essence de temps en temps pour les gens qui me prennent comme passagère), mais sans vraiment mettre beaucoup d'argent de côté. J'ai une bonne assurance santé (payée par mes frais de scolarité et donc ma bourse), c'est très important aux US mais pas mal de dépenses de ce côté-là malgré tout, aussi. Disons que je n'aurais pas les moyens d'avoir un enfant si l'idée saugrenue m'en prenait.

Donc le côté financier a compté au moment de commencer ta thèse ?

Comme je le disais plus haut, oui : faire une thèse en France sans financement (ou avec un demi-financement), ce n'était pas possible. Le fait que je puisse être payée décemment ici est important.

Et tu comptes être chercheuse toute ta vie ?

Oui.

Un point dont on parle peu à présent : le métier d'enseignant associé.

Ah bon, on en parle peu ?

Je voulais dire que la plupart des gens imaginent le chercheur comme un reclus plongé dans ses études. Alors qu'en réalité, la majorité des chercheurs sont aussi enseignants.

Moi j'en parle beaucoup, car c'est une des raisons pour lesquelles je m'oriente plus vers le milieu universitaire qu'industriel. Faire partager ses découvertes est une partie importante du métier de chercheur, et enseigner s'y apparente. La transmission des savoirs, c'est essentiel...

Et si on te proposait d'exercer en entreprise, par exemple, ça te dirait ? Comme ça peut paraître vague, prenons quelques cas concrets. D'abord, aller faire faire vrai boulot de recherche appliquée, mais dans le privé ?

C'est une question un peu délicate. Ma recherche est de toute façon déjà appliquée, et me permettrait de rentrer dans l'industrie pharmaceutique sans trop de problèmes (si ce n'est la fameuse expérience de 5 ans dans une enterprise que tout le monde semble attendre des nouvelles recrues). L'avantage de la recherche universitaire (en plus de l'aspect enseignement), c'est qu'on peut faire un peu ce qu'on veut (surtout si ça intéresse suffisamment les gens, afin d'obtenir des bourses). L'avantage de la recherche industrielle, c'est qu'on a les moyens de le faire. Quand je vois que lors d'une conversation au sujet de "lesquelles de ces 90 molécules ont l'air suffisamment intéressantes (ie. suffisamment susceptible de réduire le développement d'un trypanosome dans l'organisme humain, et donc de participer à la guérison de choses comme la maladie du sommeil) pour qu'on les teste", le prix à débourser pour chaque molécule intervient, ça me fout légèrement les boules.

Et si en plus tu étais liée par des clauses de confidentialité ?

Evidemment, un des autres problèmes avec l'industrie, surtout pharmaceutique, c'est que les gens rechignent à partager leurs trouvailles... et que ça, pour moi, c'est l'antithèse d'une bonne recherche. Je cherche à guérir des maladies, pas à me faire un fric monstre en vendant des médicaments.

Une autre possibilité serait d'encadrer une équipe de recherche, en donnant des directions générales, définissant les pistes prometteuses... mais sans mener les recherches toi-même (ce genre de travail de "management" étant mieux payé, du moins en France).

Autrement dit, je ne fais que faire de l'administration toute la journée, sauf quand j'ai la chance d'avoir une réunion dans laquelle je dirige mes subordonnés et émet quelques suggestions d'experte ? Eeeek.

Revenons à ta thèse : c'est long ? difficile ? En bref, ça se passe comment ?

Je vois pas le temps passer, j'aurais donc du mal à dire que c'est long. C'est beaucoup plus facile de passer ses journées à travailler quand c'est sur un sujet que l'on trouve intéressant que quand c'est pour avoir l'espoir de savoir résoudre un potentiel problème barbant sur un sujet qui l'est tout autant le jour d'un concours. Difficile, ça l'est par moments, quand une date-butoir approche et qu'il faut consacrer un maximum de son temps à boucler un papier, une analyse ou une expérience. Mais j'ai la chance d'être dans un très bon labo, c'est-à-dire d'avoir plein de collaborateurs intelligents et sympathiques avec lesquels nous avons développé une bonne ambiance de travail. La recherche telle que je la vois est un travail d'équipe, même quand on travaille seule sur un projet, on a toujours besoin d'aide...

Et la soutenance [qui marque la fin de la thèse], c'est quand ?

C'est pas encore... Un des avantages ici (par rapport à une thèse en France), c'est que tant que j'ai un financement, et que je mets moins de cinq-six ans à faire ma thèse, personne ne pense que je suis une grosse glandeuse parce que je n'ai pas fait ma thèse en trois ans. Sur les papiers que j'ai signé hier pour finaliser mon avancement de thèse, j'ai écrit "été 2009" comme date prévisionnelle de soutenance, mais c'est vraiment juste indicatif.

Si tu rencontrais Nicolas Sarkozy, tu lui dirais ?

Que la mégalomanie, ça se soigne.

et à propos de la recherche ?

Que la recherche, c'est le fondement d'une part énorme de l'économie et du rayonnement intellectuel d'un pays. Qu'elle soit appliquée (auquel cas les bénéfices sont immédiats, raison pour laquelle les entreprises sont intéressées) ou fondamentale (auquel cas les bénéfices sont à long terme, et que ce n'est pas non plus purement par leur grande humanité que des entreprises comme Microsoft ou Google investissent dans la recherche fondamentale). Et qu'il s'agisse de science dures ou molles, aussi. Mais qu'il continue sa politique ainsi, et des pays comme les États-Unis (et, apparemment aussi, l'Allemagne), continueront d'être ravis de n'avoir qu'à se baisser pour ramasser des jeunes chercheurs brillants, pour la riche et diverse formation desquels ils n'ont pas eu à débourser un dollar.

Être une femme, ça change quelque chose dans ton travail ?

Non.

Je suis la seule femme de mon labo. Et grosso modo, tout le monde s'en fout. Ce qui intéresse les gens pas trop cons, ce sont mes qualités de chercheuse, mon intelligence, ma capacité à travailler avec les autres, à m'obstiner sur un problème, à développer des solutions variées, à voir plus loin que le bout de mon nez, à comprendre, à inventer... Il y a une disparité hommes-femmes évidente en informatique, surtout aux États-Unis, surtout dans les domaines réputés plus masculins (alors que le graphisme, les interfaces homme-machine, et le développement multi-média sont considérés plus féminins), mais cette disparité ne crée pas de problèmes, du moins pour moi. Les gens qui ont tendance à penser qu'une femme ne sera pas aussi bonne qu'un homme dans ce boulot sont rarement des chercheurs scientifiques eux-mêmes. Et j'avoue que les associations universitaires type WICS (Women in Information and Computer Science) me hérissent le poil très rapidement : si on ne veut pas être discriminées, se rassembler entre femmes pour se présenter comme un groupe différent me semble un très mauvais départ...

Pour finir, que dirais-tu aux jeunes qui envisagent de devenir chercheurs ?

Qu'ils ont bien raison ! J'ai deux conseils à donner à des jeunes chercheurs : le premier, c'est de ne pas hésiter à profiter de l'expérience des autres, à leur poser des questions, à assister à des conférences, à lire des articles, des livres et des blogs sur le sujet, ne serait-ce qu'en diagonale, pour se donner une idée (en largeur) du domaine ; ça permet de savoir ce qui a été fait, de découvrir de nouveaux sujets, de sortir le nez de sa propre dissertation et d'avoir plein de nouvelles idées. Le deuxième, c'est d'être organisé et rigoureux. C'est peut-être pas la peine de suivre à la lettre des techniques du style GTD (Getting Things Done) et 43 folders, mais pouvoir traquer tout ce que l'on a fait et tout ce que l'on a à faire me semble essentiel. L'immense majorité de mes collègues (moi incluse) ont un système de listes pour traquer leurs différents projets (et je recommande des outils électroniques style nutshell, ta-da lists ou zoho), et un système de logs pour garder une trace de tout ce qui a été fait (je préfère le système bien simple du carnet de bord, dans lequel je note chaque soir avant de partir du labo ce que j'ai fait dans la journée ; pour les collaborations, on utilise aussi un wiki, dont le but est de garder une trace de tout ce qui a été fait, des fichiers intermédiaires qui ont été produits, etc...). Et pour les informaticiens, par pitié pour vos collaborateurs, pour ceux qui prendront la suite, et pour vous-mêmes, documentez votre code. De façon extensive.

Merci beaucoup, Krazy Kitty. A bientôt.


En guise de commentaire, Daniel écrit :

Tu connais PhD Comics ? XD

Krazy Kitty réagit :

Qui dans le milieu (et même en dehors) ne connaît pas PhD Comics ?


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