novembre 2007 Archives
29/11/2007 16:07:35
Vote électronique, Condorcet et canal caché
Avant-propos : ce billet doit énormément à l'article On privacy and anonymity in electronic and non electronic voting: the ballot-as-signature attack de Roberto Di Cosmo. Si vous comprenez l'anglais et avez un bagage mathématique minimum, je vous invite vivement à aller le consulter.
Avec l'arrivée des ordinateurs de vote, on a assisté à un flot de critiques dans les milieux de l'informatique. Critiques tout à fait justifiées, et dont il semble encore difficilement compréhensible qu'elles ne soient pas prises en compte par les pouvoirs publics, alors même qu'elles proviennent de professionnels des nouvelles technologies, parfaitement au fait des risques et des difficultés posées par ce nouveau système de vote.
Les chercheurs en informatique se penchent également sur la question, par exemple pour vérifier des protocoles de vote électronique afin de garantir que les résultats partiels restent secrets, que chacun puisse voter une fois et une seul, que les votes puissent être recomptés mais en même temps qu'ils restent anonymes. Autant vous dire que les machines actuelles sont loin d'être exemptes de failles.
Quand on analyse la sécurité d'un système informatique, on doit forcément le modéliser. C'est ensuite sur le modèle qu'on effectue les vérifications. C'est le cas pour toutes les disciplines scientifiques, mais en sécurité cela revêt un sens tout particulier : si le modèle est imparfait, ou incomplet, on peut obtenir une preuve parfaitement valide de sa sécurité mais avoir un système réel défaillant malgré tout.
C'est en particulier ce qui se produit avec les canaux cachés. Prenons un exemple : soit une pièce dans laquelle se trouve 3 ampoules. A l'extérieur, 3 interrupteurs qui commandent chacun une ampoule. On est à l'extérieur de la pièce et on sait que les 3 ampoules sont éteintes. Comment déterminer à coup sûr, en entrant une seule fois dans la pièce, à quelle ampoule chaque interrupteur est relié ?
Réponse 1 : c'est impossible. Et je le prouve. Chaque ampoule peut être dans l'état 0 (éteint) ou 1 (allumé). Grâce aux interrupteurs, je peux passer de l'état initial 000 à un état quelconque (où il y aura autant de 1 que j'ai basculé d'interrupteurs). Si je bascule un interrupteur, j'obtiens l'état 100 (par exemple) et je ne peux pas distinguer les deux ampoules éteintes. Similairement, si j'en bascule deux, j'obtiens 110 (par exemple) et je ne peux plus les distinguer non plus. De même pour l'état 111 (trois interrupteurs). Donc, quelque soit mon action, je ne peux pas savoir à quelle ampoule est reliée chaque interrupteur.
Réponse 2 : et pourtant, c'est possible ! En fait, notre modèle est insuffisant : si on utilise des ampoules à incandescence, le fait d'en laisser une allumée quelques minutes la fait chauffer, et elle reste chaude même si on l'éteint. C'est ce qu'on pourrait appeler un état 0,5 (ampoule éteinte mais chaude, qui a donc été allumée récemment). Il suffit de mettre le système dans l'état 0,0.5,1 pour pouvoir conclure (le protocole qui permet d'y arriver est laissé en exercice). La chaleur joue ici le rôle de canal caché.
Revenons aux élections. Même si l'on obtient une preuve de la sécurité d'une machine à voter, ce ne sera qu'une preuve de la sécurité du modèle. On pourra se heurter par exemple à des problèmes techniques (fuites électromagnétiques qu'on pourrait observer à distance, selon le principe de TEMPEST entre autres). Une autre idée de canal caché, plus subtil, se produit dans le cas de l'utilisation d'un système électoral à préférences multiples ordonnées (l'article Wikipédia en lien a également été rédigé initialement par Roberto Di Cosmo).
Un tel système électoral (pas nécessairement électronique) consiste à classer les candidats par ordre de préférence. On calcule ensuite (sur des critères qu'il convient de décider au préalable, chacun ayant ses avantages et ses inconvénients) le candidat préféré par la majorité des électeurs. Cela permet essentiellement d'abandonner les stratégies (« si je vote pour la LCR, ça va faire moins de voix pour le PS qui risque de se faire éliminer au premier tour » par exemple) et de classer honnêtement tous les candidats. Certains pensent (à tort) que les machines à voter pourraient être une opportunité de passer à ce genre de système, plus équitable.
J'écris à tort pour deux raisons : d'une part, on peut parfaitement utiliser un système à préférences multiples ordonnées sans machines à voter (la preuve, certains sont ou été en vigueur de part le monde). D'autre part, les machines à voter sont loin d'offrir les garanties nécessaires au déroulement d'un scrutin électoral sérieux ; il serait malheureux de gagner sur un tableau (celui de la représentativité du scrutin) en perdant sur un autre, plus crucial encore (celui de sa transparence, et donc de la légitimité des élus).
Enfin, pour séduisant qu'il soit, ce type de scrutin présente un canal caché qui est une source potentielle (et avérée par le passé, selon Roberto Di Cosmo) de fraude électoral. En effet, quand vous classez 10 candidats (par exemple pour une élection présidentielle), vous avez 3 628 800 possibilités. C'est largement supérieur aux nombres d'électeurs dans votre bureau de vote. On pourrait donc vous demander de classer les candidats dans un certain ordre (sous la menace). Si vous ne le faites pas, la personne cherchant à truquer les élections s'en rendra compte (car il est très peu probable que quelqu'un d'autre vote par hasard pour les candidats dans l'ordre qu'on vous aura "suggéré") et vous irez au devant de graves déconvenues (un accident est si vite arrivé...).
C'est pourquoi, à mon grand désespoir, le vote de Condorcet semble définitivement voué aux oubliettes (c'était un beau modèle pourtant, mais brisant fondamentalement l'anonymat du vote, ce qui serait inadmissible).
PS : aux petits malins qui suggéreraient un vote électronique avec dépouillement national, il suffit qu'il y ait 12 candidats pour que les combinaisons possibles soient de 479 001 600, largement plus que la population française...
23/11/2007 18:25:25
Activer les adresses étendues dans Exim
Une microastuce pour le logiciel Exim : si vous voulez utiliser des adresses email de la forme user+extension@example.com, et les rediriger vers user@example.com, c'est traité dans la question 431 de la FAQ Exim :
Add this pre-condition to the relevant router: local_part_suffix = +* If you want the extensions to be optional, also add the option local_part_suffix_optional
Vous pouvez raffiner par la suite en vous concoctant un routeur personnalisé : la partie étendue, extension dans mon exemple ci-dessus, est stockée dans la variable $local_part_suffix. Il est ainsi possible de l'intégrer au sujet du message.
C'est particulièrement utile quand vous devez donner votre adresse sur un site marchand : lorsque vous recevrez du spam de user+sncf@example.com, vous saurez qui a revendu votre adresse. L'inconvénient : certains sites n'acceptent pas les adresses de cette forme (d'ailleurs txt2tags a du mal à les interpréter aussi...).
20/11/2007 21:08:14
Imprimer des transparents
Vous suivez un cours, le prof met sur Internet une version électronique (PDF) des trasnparents, et vous voulez l'imprimer. Problème : un transparent par page, quel gâchis !
La solution : pdfjam. Un ensemble de trois petits utilitaires (sous Linux/Unix/MacOSX) qui vous permettent de manipuler vos PDF à volonté.
Note technique : en interne, ça utilise LaTeX mais tu ne veux pas le savoir.
La documentation est très claire, je vous donne juste ma démarche à titre indicatif :
- on rassemble les transparents des différents cours avec : pdfjoin cours1.pdf cours2.pdf --outfile cours.pdf
- on rassemble sur une même page plusieurs transparents : pdfnup --nup 2x2 cours.pdf --outfile cours-final.pdf
- on fait tourner le cas échéant pour que ce soit au format portrait (si votre imprimante est trop bête pour savoir imprimer en paysage) : pdf90 cours-final.pdf Maintenant, les astuces qui tuent :
- si le prof fait des transparents animés ou qui apparaissent petit à petit, l'option --pages 1,2-4,6,9,13-24 (par exemple) vous permet de sélectionner seulement celles que vous voulez (à faire à la seconde étape, pdfnup)
- si vous préférez avoir des traits entre les transparents (utile s'ils n'ont pas de bordure et que vous en mettez beaucoup par page) : --frame true (même étape)
- enfin, le truc ultime : si, lorsque vous imprimez, vos transparents sont tout petits, ne vous arrachez pas les cheveux, c'est à cause du choix d'orientation automatique fait par pdfnup. La raison :
auto guesses orientation; in the case of --nup 2x2, --nup 3x3, etc., auto produces output pages the same size as the logical pages being n-upped.
Dans le cas où les transparents ne sont pas au format a4 à l'origine, ça foire. La solution : ajouter l'option --orient landscape (ou portrait selon les cas).
Enfin, le même genre d'outils existe pour les fichiers PS, mais ils ont des restrictions tellement pénibles que ma méthode favorite est un coup de ps2pdf pour les transformer en PDF, et ensuite j'utilise pdfjam.
Corentin Mehat propose un script pour convertir un fichier pdf en fichier ps (avec quatre transparents par page). Le script est ancien et n'a pas été testé récemment, n'hésitez pas à signaler des bugs éventuels. Il utilise les outils pstops, psnup, psresize et pdftops.
Par ailleurs, Maxime attire mon attention sur l'option --trim de pdfnup, qui permet de supprimer les marges, ce qui est utile pour faire tenir trois pages en mode portrait sur une seule en mode paysage. Ceux qui ont de longs polycopiés à imprimer apprécieront tout particulièrement.
18/11/2007 19:16:09
Problème d'accès en IPv4
Ne me demandez pas pourquoi, mais il y a un problème avec mon serveur et il ne semble plus être accessible qu'en IPv6. C'est bien, si ça persiste ça va me faire un lectorat trié sur le volet...
Mise à jour : c'était un routeur fou.
09/11/2007 00:05:55
Chercher un stage de master
Je suis actuellement en Master 2 (niveau bac+5 pour ceux qui n'ont pas suivi les réformes de ces 10 dernières années) d'informatique théorique. Et cette année, lors du second semestre, nous devons effectuer un stage de recherche d'une durée de 5 mois (bon, pour moi c'est 22 semaines parce que j'ai des obligations vis-à-vis de Télécom Paris par ailleurs, mais peu importe). Vu que c'est un peu le flou, je me suis renseigné en allant discuter avec un maximum de personnes (enseignants, chercheurs). Petit florilège des conseils recueillis. Naturellement, chacun n'est que le reflet de l'opinion de celui qui me l'a donné, je ne prétends pas à une quelconque vérité absolue dans ce qui suit. En espérant que ça pourra être utile à certains.
Sur quels critères choisir son stage ?
Dans l'ordre : intérêt du sujet, bon entente avec l'encadrant (maître de stage), situation géographique. Faire intervenir la situation géographique avant l'un des deux autres critères, c'est prendre le risque d'aller au devant de graves déconvenues. L'intérêt du sujet, ça veut tout simplement dire : fais-toi plaisir, sinon tu n'y arriveras pas, tu t'embêteras et ça ne sera productif pour personne. L'entente avec l'encadrant, c'est aussi l'entente sur les méthodes de travail : certains ont besoin d'être poussés en permanence, d'autres préfèrent avoir plus de latitude et ne faire le point que de temps en temps. Attention tout de même : si vous souhaiter continuer dans la recherche (en thèse notamment), l'autonomie et la prise d'initiatives dans vos recherches seront des qualités indispensables ; avoir un encadrant trop « mère poule » peut donc procurer un sentiment de sécurité trompeur, et il faudra bien oser se lancer un jour ou l'autre.
Du stage de Master 2 à la thèse, ça se passe comment ?
La plupart du temps, plutôt bien. Si l'on s'entend bien avec son directeur, que l'on a produit des résultats intéressants et qu'on pense pouvoir aller (beaucoup) plus loin, il est fréquent de continuer en thèse. Mais ce n'est pas systématique. Quelques exemples : on peut vouloir aller faire sa thèse en province (parce que cela « facilite » le retour sur Paris après, ou parce que l'on est élève de l'ENS et que cela permet d'obtenir une bourse de thèse automatiquement via les allocations couplées) ; on peut ne pas s'être entendu avec l'équipe, ou alors avoir travaillé sur un sujet qui ne se prête pas à un travail de doctorat (qui dure 3 ans). Si l'on compte continuer dans la recherche, il est donc de bon ton de se poser la question de la poursuite en thèse au moment du choix du stage, mais en étant conscient que cela ne constitue nullement un engagement irrévocable, simplement une opportunité particulière.
C'est payé, un stage de M2 ?
Ça dépend des stages et de votre statut (polytechniciens et normaliens sont en principe déjà payés, mais ils peuvent éventuellement demander une autorisation de cumul). En général, c'est précisé sur l'offre de stage.
C'est quoi le bon plan, pour trouver un stage ?
Aller parler avec les profs à la fin des cours. Aller visiter les labos, ne pas hésiter : lire les pages web des chercheurs, leur passer un coup de fil ou envoyer un mail, et aller rencontrer les gens sur place. Enfin, consulter les offres sur Internet (sur le site du master, par exemple). Se méfier, ce n'est pas parce qu'elles sont sur un site « officiel » qu'elles ont été vérifiées (en l'occurrence, elles ne le sont pas). En plus, sur Internet, on ne peut pas discuter avec les gens, voir comment on s'entend avec eux. Par contre, ça incite à aller voir plus loin que les enseignants du master. Surtout, ne pas hésiter à demander à X de vous recommander auprès de Y qui pourra vous renvoyer vers Z qui aura un collègue avec un super stage.
La province ? L'étranger ?
Un bon plan à plusieurs points de vue, pourvu que vous y trouviez un labo où vous vous sentiez bien, dans une région où vous êtes prêts à passer potentiellement 3 à 4 ans (dans l'hypothèse d'une thèse).
Et finalement, la solution miracle pour concilier toutes ces contraintes ?
« Tu as 22 ans. Ne te prends pas la tête avec des plans de carrières. Ton dossier est bon, fais ce qui te fait plaisir, et fais-le bien. »
Je rappelle que ce conseil (en opposition flagrante avec certains de ceux qui le précèdent) m'a été donné par une personne et qu'il convient à chacun de se forger son propre jugement. Ce ne sont que des pistes de réflexion.
N'hésitez pas à me laisser vos propres suggestions et expériences en commentaire, je les ajouterai à ce billet.
Krazy Kitty ajoute son grain de sel :
J'ai un peu de mal à saisir la différence entre 5 mois et 22 semaines, pour tout dire...
Tu as raison, il n'y en a pour tout dire aucune (enfin 2 jours, si l'on prend comme référence un mois de 30 jours, mais c'est en fait juste une distinction dans la manière de compter). C'est juste moi qui me suis embrouillé.
Je remplacerais le deuxième critère "entente avec l'encadrant" par "laboratoire". Ça englobe s'entendre avec l'encadrant, s'entendre avec l'équipe (ou du moins ses méthodes de travail), apprécier les moyens et connections dont le labo dispose... Ce n'est pas toujours facile à évaluer à l'avance, mais l'entente avec l'encadrant, non plus.
Passer du Master 2 à la thèse : certains directeurs conseillent de changer de labo, histoire de voir du paysage. Certains n'auront pas de financement pour votre thèse. Ce n'est pas si automatique que ça. Sauf pour les normaliens et leur bourse assurée.
La bourse des normaliens, comme je l'évoquais, est loin d'être assurée s'ils veulent faire une thèse sur Paris. Pour la province, aucun problème effectivement.
Questions sous : parfois on peut recevoir un peu de sous, ce n'est pas un salaire, c'est une indemnisation (je crois), de l'ordre de quelques centaines d'euros par mois.
Oui, les offres parlent de « rétribution » (parfois), mais certains labos ne peuvent verser qu'un salaire, et donc dans ce cas ne donnent rien pour les stages (puisqu'un salaire est impossible). C'est compliqué.
A propos du dernier conseil : il contient, au fond, une contradiction flagrante. A 22 ans, le meilleur moyen de penser à ta carrière, c'est de faire un truc qui te plaît, et de le faire bien.
Il ne dit pas de ne pas penser à sa carrière, mais de ne pas réfléchir vainement en pondérant 50 critères avec une vision carriériste. Enfin c'est dans cet esprit là qu'il m'a été donné.
02/11/2007 23:41:00
Coller sous Vim
C'est tout bête, mais j'ai ignoré ça trop longtemps pour ne pas vous le faire partager.
Lorsque vous tentez de coller un texte dans vim (un éditeur en ligne de commande sous Linux, que j'utilise notamment pour rédiger les billets de ce blog), il indente les lignes très bizarrement (en rajoutant des tabulations partout). Pour éviter ceci, taper :
:set paste
Vous passerez ainsi en mode PASTE, qui vous permettra de coller du texte sans modification de mise en page. Pour revenir en mode normal :
:set nopaste
Et tant que je suis aux petites astuces pour vim : pour activer le retour à la ligne automatique, par exemple à 80 caractères, positionnez la variables textwidth :
:set textwidth=80
Pour d'autres astuces (en anglais), rendez-vous sur le Vim Tips Wiki.
01/11/2007 09:44:44
La vie de jeune chercheuse
Krazy Kitty est une jeune chercheuse en informatique. En exclusivité pour les lecteurs de ce blog, elle a accepté de répondre à quelques questions. Découvrez donc avec elle la vie de doctorante.
Note : un doctorant, c'est quelqu'un qui prépare un doctorat ; en langage courant, on dit qu'il prépare une thèse, sous-entendu thèse de doctorat, qui conclue le doctorat, et donc que c'est un thésard.
Bonjour Krazy Kitty. Pour les lecteurs qui ne te connaissent pas, pourrais-tu nous dire qui tu es ?
Une jeune femme brillante (bien sûr), belle (évidemment), sympathique, et pleine d'humour (et de modestie) partie baluchon sur l'épaule (par baluchon, je veux dire 35 kilos de bagages plus un alto) faire sa thèse et par là même gagner sa croûte aux États-Unis.
Et qu'est-ce qui a bien pu t'amener là-bas ?
Après le bac, je suis entrée en classes prépas (MPSI puis MP), avec 5/2, [c'est-à-dire redoublement de la deuxième année] histoire d'avoir une école moins "ingénieur" et plus "doctorale et informatique" que Centrale Lyon. Ce fut l'ENST (Télécom) Bretagne, avec un horrible semestre d'échange Erasmus passé à mourir d'ennui à Copenhague, et un master (génie logiciel et méthodes formelles, bien fourre-tout) en parallèle avec la troisième année, suivi (ou composé) d'une introduction brutale à l'intelligence artificielle et à la bio-informatique par le biais du seul stage intéressant que j'avais trouvé, au laboratoire de bio-informatique de l'école des Mines de Paris, à Fontainebleau. A la recherche d'une thèse et d'un financement, les deux simultanés de préférence, j'ai fini par échouer à l'UCI (Irvine, Californie) après une interview téléphonique commencée en ces termes : ``There is no problem with money, so let's talk about research`` (il n'y a pas de problème d'argent, alors parlons de la recherche).
Quand as-tu décidé de faire de la recherche ?
Je ne me rappelle plus exactement, mais je me souviens d'avoir souvent passé le temps en seconde en regardant les "fiches-métier" sur la recherche du CDI de mon lycée. (Un CDI, c'est un centre de documentation et d'information, au cas où ça aurait changé de nom depuis que j'ai eu mon bac, il y a huit ans).
Et tes recherches, elles parlent de quoi ?
En très gros, de taper sur des petites molécules toute la journée. En un peu plus détaillé, de trouver un moyen (ou des moyens) de faire apprendre à un ordinateur à prédire certaines propriétés d'une molécule (comme : inhibe-t-elle le VIH ou non, quelle est sa solubilité, est-elle toxique, à quelle température fond-elle, quel est l'âge du capitaine ?). Ça consiste à utiliser des modèles mathématiques basés sur l'idée générale de "si deux molécules se ressemblent, elles ont des propriétés semblables", et surtout à modéliser les dites molécules pour définir ce que ça veut dire, qu'elles se ressemblent. Il y a un article un peu plus détaillé sur le sujet sur mon blog
Passons aux questions qui intéressent tout le monde. Tu es payée combien ? Et en Californie, ça te permet de vivre dans quelles conditions ?
Je suis payée à mi-temps, soit 20h/semaine aux États-Unis, et je travaille évidemment bien plus que ça, mais telle est la règle. En ce moment, ça équivaut à $1243.37 par mois, net d'impôts. Ça me permet de vivre en collocation dans une résidence étudiante (mais spacieuse), de façon assez correcte, surtout sans avoir de voiture (ni donc d'assurance à payer - je paye l'essence de temps en temps pour les gens qui me prennent comme passagère), mais sans vraiment mettre beaucoup d'argent de côté. J'ai une bonne assurance santé (payée par mes frais de scolarité et donc ma bourse), c'est très important aux US mais pas mal de dépenses de ce côté-là malgré tout, aussi. Disons que je n'aurais pas les moyens d'avoir un enfant si l'idée saugrenue m'en prenait.
Donc le côté financier a compté au moment de commencer ta thèse ?
Comme je le disais plus haut, oui : faire une thèse en France sans financement (ou avec un demi-financement), ce n'était pas possible. Le fait que je puisse être payée décemment ici est important.
Et tu comptes être chercheuse toute ta vie ?
Oui.
Un point dont on parle peu à présent : le métier d'enseignant associé.
Ah bon, on en parle peu ?
Je voulais dire que la plupart des gens imaginent le chercheur comme un reclus plongé dans ses études. Alors qu'en réalité, la majorité des chercheurs sont aussi enseignants.
Moi j'en parle beaucoup, car c'est une des raisons pour lesquelles je m'oriente plus vers le milieu universitaire qu'industriel. Faire partager ses découvertes est une partie importante du métier de chercheur, et enseigner s'y apparente. La transmission des savoirs, c'est essentiel...
Et si on te proposait d'exercer en entreprise, par exemple, ça te dirait ? Comme ça peut paraître vague, prenons quelques cas concrets. D'abord, aller faire faire vrai boulot de recherche appliquée, mais dans le privé ?
C'est une question un peu délicate. Ma recherche est de toute façon déjà appliquée, et me permettrait de rentrer dans l'industrie pharmaceutique sans trop de problèmes (si ce n'est la fameuse expérience de 5 ans dans une enterprise que tout le monde semble attendre des nouvelles recrues). L'avantage de la recherche universitaire (en plus de l'aspect enseignement), c'est qu'on peut faire un peu ce qu'on veut (surtout si ça intéresse suffisamment les gens, afin d'obtenir des bourses). L'avantage de la recherche industrielle, c'est qu'on a les moyens de le faire. Quand je vois que lors d'une conversation au sujet de "lesquelles de ces 90 molécules ont l'air suffisamment intéressantes (ie. suffisamment susceptible de réduire le développement d'un trypanosome dans l'organisme humain, et donc de participer à la guérison de choses comme la maladie du sommeil) pour qu'on les teste", le prix à débourser pour chaque molécule intervient, ça me fout légèrement les boules.
Et si en plus tu étais liée par des clauses de confidentialité ?
Evidemment, un des autres problèmes avec l'industrie, surtout pharmaceutique, c'est que les gens rechignent à partager leurs trouvailles... et que ça, pour moi, c'est l'antithèse d'une bonne recherche. Je cherche à guérir des maladies, pas à me faire un fric monstre en vendant des médicaments.
Une autre possibilité serait d'encadrer une équipe de recherche, en donnant des directions générales, définissant les pistes prometteuses... mais sans mener les recherches toi-même (ce genre de travail de "management" étant mieux payé, du moins en France).
Autrement dit, je ne fais que faire de l'administration toute la journée, sauf quand j'ai la chance d'avoir une réunion dans laquelle je dirige mes subordonnés et émet quelques suggestions d'experte ? Eeeek.
Revenons à ta thèse : c'est long ? difficile ? En bref, ça se passe comment ?
Je vois pas le temps passer, j'aurais donc du mal à dire que c'est long. C'est beaucoup plus facile de passer ses journées à travailler quand c'est sur un sujet que l'on trouve intéressant que quand c'est pour avoir l'espoir de savoir résoudre un potentiel problème barbant sur un sujet qui l'est tout autant le jour d'un concours. Difficile, ça l'est par moments, quand une date-butoir approche et qu'il faut consacrer un maximum de son temps à boucler un papier, une analyse ou une expérience. Mais j'ai la chance d'être dans un très bon labo, c'est-à-dire d'avoir plein de collaborateurs intelligents et sympathiques avec lesquels nous avons développé une bonne ambiance de travail. La recherche telle que je la vois est un travail d'équipe, même quand on travaille seule sur un projet, on a toujours besoin d'aide...
Et la soutenance [qui marque la fin de la thèse], c'est quand ?
C'est pas encore... Un des avantages ici (par rapport à une thèse en France), c'est que tant que j'ai un financement, et que je mets moins de cinq-six ans à faire ma thèse, personne ne pense que je suis une grosse glandeuse parce que je n'ai pas fait ma thèse en trois ans. Sur les papiers que j'ai signé hier pour finaliser mon avancement de thèse, j'ai écrit "été 2009" comme date prévisionnelle de soutenance, mais c'est vraiment juste indicatif.
Si tu rencontrais Nicolas Sarkozy, tu lui dirais ?
Que la mégalomanie, ça se soigne.
et à propos de la recherche ?
Que la recherche, c'est le fondement d'une part énorme de l'économie et du rayonnement intellectuel d'un pays. Qu'elle soit appliquée (auquel cas les bénéfices sont immédiats, raison pour laquelle les entreprises sont intéressées) ou fondamentale (auquel cas les bénéfices sont à long terme, et que ce n'est pas non plus purement par leur grande humanité que des entreprises comme Microsoft ou Google investissent dans la recherche fondamentale). Et qu'il s'agisse de science dures ou molles, aussi. Mais qu'il continue sa politique ainsi, et des pays comme les États-Unis (et, apparemment aussi, l'Allemagne), continueront d'être ravis de n'avoir qu'à se baisser pour ramasser des jeunes chercheurs brillants, pour la riche et diverse formation desquels ils n'ont pas eu à débourser un dollar.
Être une femme, ça change quelque chose dans ton travail ?
Non.
Je suis la seule femme de mon labo. Et grosso modo, tout le monde s'en fout. Ce qui intéresse les gens pas trop cons, ce sont mes qualités de chercheuse, mon intelligence, ma capacité à travailler avec les autres, à m'obstiner sur un problème, à développer des solutions variées, à voir plus loin que le bout de mon nez, à comprendre, à inventer... Il y a une disparité hommes-femmes évidente en informatique, surtout aux États-Unis, surtout dans les domaines réputés plus masculins (alors que le graphisme, les interfaces homme-machine, et le développement multi-média sont considérés plus féminins), mais cette disparité ne crée pas de problèmes, du moins pour moi. Les gens qui ont tendance à penser qu'une femme ne sera pas aussi bonne qu'un homme dans ce boulot sont rarement des chercheurs scientifiques eux-mêmes. Et j'avoue que les associations universitaires type WICS (Women in Information and Computer Science) me hérissent le poil très rapidement : si on ne veut pas être discriminées, se rassembler entre femmes pour se présenter comme un groupe différent me semble un très mauvais départ...
Pour finir, que dirais-tu aux jeunes qui envisagent de devenir chercheurs ?
Qu'ils ont bien raison ! J'ai deux conseils à donner à des jeunes chercheurs : le premier, c'est de ne pas hésiter à profiter de l'expérience des autres, à leur poser des questions, à assister à des conférences, à lire des articles, des livres et des blogs sur le sujet, ne serait-ce qu'en diagonale, pour se donner une idée (en largeur) du domaine ; ça permet de savoir ce qui a été fait, de découvrir de nouveaux sujets, de sortir le nez de sa propre dissertation et d'avoir plein de nouvelles idées. Le deuxième, c'est d'être organisé et rigoureux. C'est peut-être pas la peine de suivre à la lettre des techniques du style GTD (Getting Things Done) et 43 folders, mais pouvoir traquer tout ce que l'on a fait et tout ce que l'on a à faire me semble essentiel. L'immense majorité de mes collègues (moi incluse) ont un système de listes pour traquer leurs différents projets (et je recommande des outils électroniques style nutshell, ta-da lists ou zoho), et un système de logs pour garder une trace de tout ce qui a été fait (je préfère le système bien simple du carnet de bord, dans lequel je note chaque soir avant de partir du labo ce que j'ai fait dans la journée ; pour les collaborations, on utilise aussi un wiki, dont le but est de garder une trace de tout ce qui a été fait, des fichiers intermédiaires qui ont été produits, etc...). Et pour les informaticiens, par pitié pour vos collaborateurs, pour ceux qui prendront la suite, et pour vous-mêmes, documentez votre code. De façon extensive.
Merci beaucoup, Krazy Kitty. A bientôt.
En guise de commentaire, Daniel écrit :
Tu connais PhD Comics ? XD
Krazy Kitty réagit :
Qui dans le milieu (et même en dehors) ne connaît pas PhD Comics ?
Posté par Krazy Kitty, interrogée par Gabriel | Lien | Catégories Pratique | Commentaires | Votez pour cet article sur Wikio